Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/03/2009

Faut-il brûler Dumézil ?

2u9tlhh.jpg

Au début des années 1920, un camarade de lycée, Pierre Gaxotte, fait connaître à Dumézil Charles Maurras, le dirigeant du puissant mouvement d'extrême droite l'Action française. Le jeune homme en subit l'ascendant, et en est proche quelques années. Il s'en écarte en 1924, car, s'il accepte le nationalisme de Maurras, il en refuse l'antisémitisme – son père avait été dreyfusard.

Dans les années 1930, sous le pseudonyme de Georges Marcenay, Dumézil rédige la chronique de politique internationale dans Le Jour, journal nationaliste.

Dumézil a toujours été très discret sur cet engagement et il ne fut jamais attaqué en France jusqu'en 1980. Il y eut bien des polémiques, parfois même agressives, mais elles portaient sur son œuvre. Pourtant, à partir de 1980, divers articles paraissent, sous les plumes de Carlo Ginzburg, d'Alain Schnapp, de Jean-Paul Demoule… et c'est l'homme qu'on attaque. Ces accusateurs tardifs soutiennent que Dumézil aurait découvert les trois fonctions indo-européennes ou rédigé certains de ses livres – principalement son livre de 1939 sur la religion germanique, prétendument disparu des bibliothèques françaises – sous l'influence d'idées nazies. La source est en fait italienne, et c'est l'antiquisant Arnaldo Momigliano1 qui, le premier, en 1963, prend position contre Dumézil. Ses allégations, comme celles de ses continuateurs, ont été réfutées par Didier Éribon dès 19922.

Mais pourquoi ces attaques ont-elles pris, pourquoi l'inanité des thèses de Momigliano a-t-elle séduit des esprits en Italie, en France, aux États-Unis? La raison profonde est politique. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, et des horreurs perpétrées par les nazis, au nom des «ancêtres» aryens, «indo-germaniques», un vaste pan de l'opinion publique mondiale, certes ignorante des questions de linguistique et de grammaire comparée, suspecte tout auteur qui touche au dossier indo-européen.

Première erreur, la recherche de Dumézil est indépendante de ses idées politiques, car il entreprend ses premières études linguistiques avant que la guerre ne l'oriente comme beaucoup de Français vers le nationalisme. Deuxième erreur, Dumézil commence sa thèse avant même l'apparition des nazis; et l'article de 1938 sur les trois fonctions indo-européennes et, par conséquent, le livre de 1939 ne font que prolonger l'article qu'il publie dès 1930 3 avant l'arrivée de Hitler au pouvoir (1933). De plus, si dans les années 1930 Georges Marcenay (Georges Dumézil) est bien un nationaliste français, il est aussi farouchement anti-nazi: il approuve la fermeté de Staline face à Hitler, et souhaite, comme une grande partie de la droite française de l'époque, un rapprochement entre la France et l'Italie pour faire contrepoids à l'Allemagne.

Contrairement à ce que pensent certains, on peut être, comme Bréal (qui était juif), Meillet (proche des communistes) et Dumézil, indo-européaniste sans être nazi.

1. Curieux homme que ce Momigliano, actif fasciste dans les années 1930, devenu démocrate à partir du moment où Mussolini prit des mesures contre les juifs – et qui suppose chez Dumézil la même versatilité que chez lui. La position de Momigliano a été explicitée par Marco García Quintela, Dumézil (1898-1986), Madrid, Ediciones del Orto, 1999.
2. Didier Éribon, Faut-il brûler Dumézil? Mythologie, science et politique, Paris, Flammarion, 1992.

Écrire un commentaire