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cao bang

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    Camerone : la liturgie des képis blancs

    Pour l’anniversaire des combats du 30 avril 1863, les légionnaires honorent cette année leurs frères d’armes de Narvik, de Cao Bang et du Golfe.

    Scandée par les caisses claires et la grosse caisse, jouée par les cuivres, les fifres et les cors d’harmonie, on dirait un chant religieux : c’est la Sarabande de Haendel, thème du film Barry Lyndon, que la Légion a choisi de faire interpréter par sa musique pour accompagner le pas solennel des pionniers du Ier régiment étranger. La Patrouille de France a ouvert la prise d’armes en striant le ciel azur de ses flèches tricolores. Plein soleil à Aubagne, au pied du Garlaban, terre d’enfance de Pagnol adoptée par la Légion pour y installer son quartier général.

    Entourée d’arbres et de verdure, la place d’armes est barrée, côté levant, par son sanctuaire, le musée, sa crypte et sa porte monumentale. Érigé à Sidi Bel-Abbès, quartier historique de la Légion durant cent vingt ans, au sud d’Oran en Algérie, le monument aux morts, remonté ici en 1962, dresse son globe et ses soldats de bronze en souvenir des trente-cinq mille hommes tombés depuis la création du corps en mars 1831 : “Legio patria nostra”.

    Barbus, gantés de blanc, portant képi blanc et tablier de cuir de buffle orange, la hache éclatante sur l’épaule, derniers héritiers de leurs anciens de la Grande Armée, les pionniers ont bâti sur tous les continents, de l’Algérie à l’Indochine, du Maroc à Djibouti en passant par la Guyane, le Pacifique et l’Afghanistan. Commandés par un sous-officier, ils empruntent, au centre de la place d’armes, la “voie sacrée”, bordée de rosiers, qui conduit au monument aux morts ; leurs colonnes encadrent six grands soldats, trois légionnaires et trois qui ne le sont pas. Le premier des légionnaires, coiffé du béret vert, porte le tabernacle de verre et de menuiserie dans lequel est enfermée à clé la main de bois du capitaine Danjou, précieuse relique du chef de compagnie qui commandait à Camerone.

    Le choix de ces six hommes est le privilège du général Alain Bouquin, saint-cyrien, ancien chef de corps du 2e Rep, commandant de la Légion étrangère depuis l’été dernier. Ce choix a obéi à une symbolique minutieusement étudiée. Pour la première fois, le général a voulu honorer non seulement ses légionnaires mais aussi leurs “frères d’armes”, et célébrer, avec l’anniversaire du combat du 30 avril 1863 à Camerone, ceux de trois batailles où ils furent présents ensemble : Narvik, il y a soixante-dix ans,où les chasseurs alpins se battirent aux côtés des légionnaires ; Cao Bang et la tragique RC4 en Indochine, il y a soixante ans, où ils tombèrent avec les paras coloniaux, les tirailleurs et les tabors ; la première guerre du Golfe, il y a vingt ans, où ils furent mêlés au sein de la division Daguet ; sans oublier leurs combats dans les mêmes vallées de la Kapisa, en Afghanistan.

    Sur la “voie sacrée”marchent ainsi au pas lent de la Légion trois générations de témoins de notre histoire, six destins de soldats, six aventures humaines uniques. Porteur de la main, le chef de bataillon Roger Faulques, grand invalide de guerre, grand officier de la Légion d’honneur, ancien du corps franc Pommiès, héros de la campagne d’Indochine, cinq fois blessé, douze fois cité, avant de sauter sur Suez avec le 1er Rep, de débarquer en Algérie avec ce même régiment, puis d’y commander en second le 2e Rep. Le 1er avril 1961, trois semaines avant le putsch des généraux, il décida de quitter les armées, sans pour autant renoncer à se battre.

    Avec lui, deux bérets verts tout aussi symboliques : le sergent-chef N’Guyen van Phong, 74 ans, officier de la Légion d’honneur, ancien supplétif vietnamien, légionnaire au 2e bataillon étranger de parachutistes (Bep), à la 13e demi-brigade de Légion étrangère (DBLE), puis au 2e Rep ; et le caporal-chef Salah Kerbadou, dont la famille fut massacrée par le FLN en Algérie, et qui accompagna la 13e DBLE dans les Aurès avant de devenir chef de harka, aujourd’hui président de l’Union nationale des harkis, officier de la Légion d’honneur.

    Le blazer marine barré par le grand cordon rouge

    Les trois autres accompagnateurs, deux paras à béret rouge et un chasseur alpin, représentent les “frères d’armes” : le sergent Jean Guyon, 20 ans en 1938, combattant de Narvik avec la DBLE, puis maquisard et sous-officier au 27e BCA à la Libération ; le jeune Ernest Waetheane, caporal-chef d’active au 8e régiment d’infanterie de marine (RPIMa), héros des combats de la vallée d’Ouzbine, le 18 août 2008, quand une section de son régiment fut massacrée par les talibans et qui se trouvait auprès du caporal-chef infirmier du 2e Rep lorsque celui-ci fut mortellement atteint ; enfin, le blazer marine barré par le grand cordon rouge de grand-croix de la Légion d’honneur, le général François Cann, para exemplaire, sous-lieutenant en Algérie, blessé, ancien chef de corps du 8e RPIMa, deux séjours au Liban, notamment lors des attentats du Drakkar contre nos parachutistes, dernier gouverneur militaire français de Berlin.

    « Gloire à nos frères d’armes ! » dit le légionnaire qui présentait ses camarades au public. La procession des pionniers, du porteur de la main et de son escorte, atteint le monument aux morts. Le silence règne sur la place d’armes. Au garde-à-vous, les trois compagnies du 1er régiment étranger, le plus ancien, aux ordres du colonel Labat, la compagnie d’honneur du 8e RPIMa, béret rouge et treillis camouflé, la 2e compagnie du 27e BCA, de retour d’Afghanistan et de Norvège, en tenue immaculée, et le 2e bataillon de la promotion Francoville de Saint-Cyr, dont les plumes des shakos flottent sous la brise.

    Figées aussi, en avant de la tribune principale, les autorités : Hubert Falco, secrétaire d’État aux Anciens Combat tants, qui a prononcé au début de la cérémonie son “ordre du jour” (« Légionnaires, vous renouvelez la promesse de votre engagement »), et d’autres “frères d’armes” : naturellement le chef d’état-major de l’armée de terre, ancien patron du 8e RPIMa, le général Elrick Irastorza, et le gouverneur militaire de Marseille, le général Pichot de Champfleury, prédécesseur du général Bouquin à la tête de la Légion. Même le préfet de police de Marseille, Philippe Klayman, est un “ancien” ! Il n’est pas breveté de l’Ena, mais breveté para et capitaine de frégate de réserve des commandos marine… Quant au président de la commission de Défense à l’Assemblée, Guy Teissier, député de Marseille, il porta lui aussi le béret rouge comme sous-officier au 1er régiment de chasseurs parachutistes, et c’est son vingthuitième Camerone !

    Alors se place au micro, au milieu de la “voie sacrée”, le lieutenant au képi blanc et aux épaulettes rouges qui va réciter d’une voix forte, aux accents étrangers, la légende héroïque. La légende vraie du combat de Camerone, lors de l’expédition mexicaine décidée par l’empereur Napoléon III. Le débarquement à Veracruz, en mars 1863, l’ordre donné à la 3e compagnie du 1er bataillon de se porter en protection d’un convoi. Le capitaine Danjou et sa main articulée (à la suite d’un accident), ses deux sous-lieutenants, leurs légionnaires. Soixante-cinq “braves” qui vont soudain devoir affronter dans l’aprèsmidi du 30 avril deux mille Mexicains. Au soir, ils se sont tous sacrifiés. Les Mexicains ne relèveront qu’une vingtaine de blessés et sept hommes encore valides…

    Le ministre de la Défense, Hervé Morin, s’est rendu sur place, cette année, pour célébrer, devant le monument inauguré en 1965 à Camerone Villa Tejeda, le souvenir des héros avec une compagnie du 2e régiment étranger (lire notre encadré). Le même texte y a été récité comme il l’est dans toutes les unités de la Légion, dans toutes les associations de légionnaires. Une tradition qui remonte à 1906 lorsque le 1er régiment étranger reçut à Sidi Bel-Abbès la Légion d’honneur sur son drapeau. Quand le lieutenant François l’apprit bien loin de là, dans son poste de la frontière chinoise au Tonkin, il décida de rassembler ses 126 légionnaires et de commémorer, le 30 avril, le combat de Camerone tout en rendant les honneurs au drapeau. Son initiative fut bientôt reprise un peu partout. À Aubagne, l’autre vendredi, le général Cann exprima le sentiment de tous en disant à ses amis légionnaires : « Je vous remercie de nous avoir associés à la phase la plus intime du recueillement et de la célébration de Camerone.

    François d Orcival

    Source: http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/soci%C3%A9t%C3%A9/camerone-liturgie-des-k%C3%A9pis-blancs20100506.html