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    Saint-Cyr-Coëtquidan (56). L'armée au secours des managers

    Confrontées à une crise du management, de plus en plus d'entreprises et d'institutions, comme HEC, font appel à l'armée pour aider cadres et futurs dirigeants à devenir des leaders plus efficaces. Reportage avec de curieux militaires à Saint-Cyr- Coëtquidan (56)

    Source : http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/france/saint-cyr-coetquidan-56-l-armee-au-secours-des-managers-23-05-2010-926671.php?xtor=EPR-3-[quotidien]-20100523-[detailarticle]

    gwenn_anim.gifUn râle glaçant s'échappe d'une tente militaire. Au compte-gouttes, les victimes du tremblement de terre sont acheminées par civières vers un camp de fortune. Les treillis s'organisent, les ordres fusent par radio. Malgré la gravité de la situation, David, 37 ans, est d'humeur badine. «Je n'ai pas fait mon Service militaire et je ne m'attendais pas à ce que l'armée puisse se recycler dans ce genre d'exercice», s?étonne-t-il. Comme les 200 apprentis soldats qui ont investi l'école de Saint-Cyr-Coëtquidan, David est étudiant en Master en administration des affaires à HEC-Paris et suit dans l'enceinte de la célèbre école militaire une formation très prisée par les futurs dirigeants et cadres supérieurs qui souhaitent aguerrir leurs compétences de leader et prétendent à de hautes sphères hiérarchiques.

    Exercices physiques et intellectuels

    Dans le cadre de ce cursus, ils viennent durant deux jours se former à l'art du management et de la gestion du stress auprès de l'armée. Construire un pont, gérer un scénario catastrophe, suivre un parcours du combattant: autant d'exercices pratiques réalisés sous le regard inquisiteur d'officiers censés tester les limites de leurs stagiaires. Ces cols blancs ont d'ailleurs dû présenter un certificat d'aptitude sportive. Ces deux jours de stage, facturés autour de 500euros par tête, n'ont-ils pas un petit goût de vacances sous les drapeaux? «C'est tout sauf un gadget, coupe Nicolas, ex-ingénieur chez Ericsson. Ce genre de situation nous force à comprendre un scénario donné, à nous imposer comme chef d'un groupe malgré le stress, faire accepter des décisions. L'armée est tout à fait légitime à nous enseigner cela. Comme nous, les militaires appliquent des stratégies, ont des ?concurrents ?. Le parallèle entre le marché et la guerre n'est pas infondé».

    De grosses entreprises

    DCI Campus Entreprise joue les intermédiaires entre l'armée et HEC. Créée en 2006, cette société propose des formations au management, au leadership et à la cohésion d'équipe en partenariat avec les armées françaises. De plus en plus d'entreprises françaises sont friandes de ce genre de stage: Michelin, Doux, Bouygues comptent déjà parmi les clients de DCI. Son chiffre d'affaires a augmenté de 60% l'année passée. Des pourparlers sont en cours avec Orange contre qui a été récemment ouverte une information judiciaire pour harcèlement moral. Même du personnel d'encadrement de l'Éducation nationale est venu passer quelques jours à Saint-Cyr.

    «L'armée experte en façonnage»

    Une tendance qui n'étonne en rien le commandant Barth, directeur des stages: «L'armée est experte en façonnage d'individu. Sinon, comment expliquer que les jeunes entrant dans l'armée, sortant tout juste du système éducatif, sont prêts à mourir pour la patrie un an et demi après?». Et d'ajouter: «Dans ces stages, nous transmettons surtout un savoir être: apprendre à faire adhérer à la discipline, gérer un groupe et le flot d'informations qui crée souvent l'incertitude et le stress. On transmet aussi des valeurs de solidarité, essentielles au combat, en remettant l'humain au coeur de tout. Ça, le monde civil l'a peut-être moins cultivé ces dernières années».

    «L'intérêt de la France»

    Pour l'armée, ces stages seraient l'occasion de consolider le lien Nation-armée et de rénover l'image jugée caricaturale du militaire, toujours à mi-chemin entre Rambo et l'adjudant de sérieB. Autre avantage à en croire le Commandant Barth, durant ces stages, «les officiers rencontrent et tissent des liens étroits avec les élites du civil. Cela rendra notre action plus efficace quand tous se retrouveront sur des théâtres de guerre. Il en va de l'intérêt de la France».

    • Glen Recourt

    Les réserves d'un sociologue de l'entreprise



    Vincent de Gaulejac, sociologue, est directeur du laboratoire du Changement social à Paris-Dauphine. Il est l'auteur de «La société malade de la gestion» (éditions Le Seuil). Il précise ses réserves sur l'organisation de stages militaires destinés aux cadres et futurs dirigeants d'entreprise.

    Qu'est-ce qui caractérise aujourd'hui la souffrance au travail?
    Le travail reste un moyen d'accomplissement, un élément important pour avoir une existence sociale. Mais en même temps, on assiste à une intensification, une pression de plus en plus forte qui contribue à produire un mal être, tant dans le secteur privé que public. Auparavant, le problème était la pénibilité physique au travail, à laquelle les travailleurs répondaient collectivement par la grève. Désormais, on est face à une charge psychique parfois difficilement supportable. La réponse est alors individuelle: le travailleur va chez le médecin se faire prescrire des antidépresseurs.

    Des stages comme ceux organisés à Saint-Cyr-Coëtquidan peuvent-ils servir de remèdes?
    L'objectif de ces stages est de mobiliser les individus, d'obtenir leur adhésion pour qu'ils intériorisent la culture de la haute performance, mais pas de donner du sens à leur existence. L'humain n'est plus la finalité mais seulement un moyen au service d'une organisation performante. C'est comme certaines entreprises qui vont chercher des entraîneurs de football: c'est toujours l'idéologie de la performance qui prévaut. Dans les grandes entreprises, moins les missions sont claires et font sens pour les employés, plus elles sont obligées d'aller chercher à l'extérieur pour réinsuffler du sens. Elles font donc appel à des «managers de l'âme». Mais, d'expérience, ces importations de sens ont du mal à prendre car elles sont souvent artificielles. Et c'est à double tranchant, car pour avancer dans leurs carrières, les gens sont obligés d'adhérer à cette logique, mais en même temps ils en retirent une tension, ils ne donnent plus de sens à leur action. Ça les met dans un désarroi qui peut mener au burn-out, au suicide et à la dépression.

    Par ses valeurs, l'armée ne peut-elle pas participer à une certaine «moralisation du capitalisme»?
    On peut se poser la question. L'économie doit-elle se calquer sur le modèle militaire? L'image d'une guerre économique à gagner est dangereuse car ça justifie une compétition exacerbée et généralisée. Cela prouve que nous sommes encore dans une logique de domination et pas de solidarité. Et si c'est ça redonner du sens, ça m'inquiète beaucoup...