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nationaux

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    Qu'as-tu fait de tes vingt ans ?

    20ans.jpg"Nous avions commencé de donner à quatre ou cinq quelques conférences, qui étaient plutôt des harangues, et où notre jeunesse, notre entrain, notre verdeur remportaient le plus grand succès. J’avais un goût très vif pour cet apprentissage de la parole. Mais la déception était venue aussitôt. Je dévisageais avec ennui ces auditoires de « nationaux » toujours les mêmes, bons et placides bourgeois, dames aux chapeaux convenables de la rue du Bac, demoiselles légèrement prolongées éprises de belles-lettres, et rêvant de pétillantes correspondances avec les auteurs, deux gentilshommes de la rue des Saussaies qui feraient un compte rendu rassurant aux pouvoirs, jamais un seul adversaire à ébranler, si peu de néophytes mêmes, et tant de cranes, de cranes…, les éternels genoux de la droite, tant de nobles débris de tout les cocuages illustres, du boulangisme, de la Patrie Française, de l’Affaire, de la Chambre bleue-horizon. Quand il ne s’agissait pas des militants d’élite, dont l’activité consistait à s’embêter ponctuellement et doucement dans les cinquante et quelques cérémonies de ce genre égrenées sur la saison parisienne, ces braves gens étaient venus pour mettre des figures sur nos proses, juger de notre sex-appeal ou du choix de nos cravates. Certains, de mœurs plutôt confites à l’ordinaire, devaient chercher parmi nous le ragoût de quelques vocables un peu crus. Comme chez les chansonniers, auxquels ils nous assimilaient sans doute, leur joie était complète et notre triomphe assuré quand nous leur faisions l’honneur de les engueuler un peu.

    Il eût suffit d’entrainer avec nous quelque part quatre ou cinq douzaine d’étudiants, de garçons, pour se dire que notre temps et notre verve n’avaient pas été perdus. Mais quand nous étions parvenus à bien allumer notre auditoire et à mouiller nos chemises, quand nous avions suffisamment insulté quelques ministres, il ne nous restait plus qu’à nous remettre de ces prouesses et de la soif consécutive, en nous entre-félicitant autour d’un guéridon de Lipp ou des Deux-Magots."

    Lucien REBATET